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La Nouvelle-Orleans
Pilotant la Rolls-Royce d’une main sure, Pendergast s’engagea sur le parking prive de Dauphine Street, violemment eclaire par une batterie de reverberes a vapeur de sodium. Le gardien, un personnage aux oreilles epaisses, les yeux soulignes de larges valises, remonta la barriere et tendit un ticket a Pendergast qui le coinca dans le pare-soleil.
— Au fond a gauche, emplacement 39 ! beugla le gardien avec un accent a couper au couteau.
Pris de scrupules, il jaugea la Rolls de ses yeux globuleux.
— Prenez plutot la 32, elle est plus grande. Et on n’est pas responsables si y a des degats. Vous feriez peut-etre mieux de vous garer au parking qui se trouve sur Toulouse. C’est un garage couvert.
— Je vous remercie, mais je prefere celui-ci.
— C’est vous qui voyez.
Pendergast manoeuvra le lourd vehicule a travers les rangees de voitures et rejoignit l’emplacement indique par l’employe avant de descendre, imite par D’Agosta. Le parking etait vaste, mais il y regnait une atmosphere oppressante du fait des vieux immeubles disparates qui l’encerclaient. La nuit d’hiver etait douce et des bandes de jeunes gens, pour certains armes de bieres dans des gobelets en plastique, remontaient la rue d’une demarche hesitante en s’apostrophant bruyamment entre deux eclats de rire. Une rumeur ou se melaient cris, klaxons et jazz Dixieland parvenait assourdie jusqu’aux deux policiers.
— Bienvenue dans le Quartier francais, expliqua Pendergast en s’adossant contre la carrosserie de la Rolls. Nous sommes tout pres de Bourbon Street, la vitrine des turpitudes morales de ce pays.
Il huma longuement la nuit et l’ombre d’un sourire indefinissable eclaira son visage blafard.
Comme il ne bougeait pas, D’Agosta le questionna :
— On y va ?
— Dans un instant, Vincent.
Pendergast ferma les yeux et s’emplit a nouveau les poumons comme pour mieux s’impregner de l’atmosphere du lieu, tandis que D’Agosta s’armait de patience, conscient qu’il lui en faudrait beaucoup s’il entendait supporter les sautes d’humeur et les idiosyncrasies de son compagnon. La route avait ete longue et fatigante depuis Savannah et D’Agosta etait affame. Il aurait donne n’importe quoi pour une bonne biere, et la vue des fetards avec leurs gobelets mousseux n’etait pas pour ameliorer son humeur.
N’y tenant plus, il s’eclaircit la gorge et son voisin souleva les paupieres.
— Je croyais qu’on allait voir votre baraque. Ou plutot ce qu’il en reste.
— En effet, acquiesca Pendergast. Nous nous trouvons dans l’un des secteurs les plus anciens de Dauphine Street, au coeur du Quartier francais. Le veritable Quartier francais.
D’Agosta lui repondit par un grognement. A l’autre extremite du parking, le gardien observait leur manege avec suspicion.
— Tenez ! poursuivit Pendergast en designant un batiment. Cette charmante maison de style neo-grec, par exemple, a ete construite par l’un des premiers grands architectes de La Nouvelle-Orleans, James Gallier pere.
— En attendant, ils l’ont transforme en Holiday Inn, remarqua D’Agosta a la vue du neon de l’etablissement.
— Quant a cette splendide demeure, la-bas, il s’agit de la maison Gardette-Le Pretre. Elle a ete erigee par un dentiste originaire de Philadelphie, a l’epoque ou la ville se trouvait sous domination espagnole. Un planteur du nom de Le Pretre l’a rachetee en 1839 pour plus de 20 000 dollars, une somme considerable a l’epoque. Les Le Pretre en sont restes proprietaires jusque dans les annees 1970, mais la famille avait malheureusement connu le declin… A ma connaissance, l’immeuble a ete transforme depuis en residence de luxe.
— D’accord, acquiesca mollement D’Agosta en voyant du coin de l’oeil le gardien s’approcher, le visage ferme.
— De l’autre cote de la rue se trouve le vieux cottage creole habite un temps par John James Audubon et sa femme, Lucy Bakewell. Il abrite aujourd’hui un curieux petit musee.
— ‘Scusez-moi, s’interposa le gardien en observant ses etranges clients a travers des paupieres mi-closes. Interdiction de trainer dans le coin.
— Toutes mes excuses ! repliqua Pendergast en sortant de sa poche un billet de cinquante dollars. J’avais oublie de vous proposer la legere compensation d’usage. Simple negligence de ma part. Laissez-moi vous feliciter de votre vigilance.
Un grand sourire illumina le visage du gardien.
— Mais je ne voulais pas… en tout cas, ca fait plaisir, monsieur, dit-il en empochant le billet. Vous pouvez rester la tant que vous voulez.
L’homme regagna sa guerite en hochant la tete d’un air radieux, mais Pendergast ne semblait pas decide a bouger. Les mains dans le dos, il tournait entre les voitures en observant les facades qui l’entouraient, a la facon d’un visiteur de musee, a la fois pensif et perdu, le visage habite par une expression indefinissable. D’Agosta peinait a dissimuler son irritation.
— Et si on allait visiter votre ancienne maison ? osa-t-il enfin demander.
Pendergast se tourna vers lui.
— Mais c’est deja fait, mon cher Vincent, murmura-t-il.
— Comment ca ?
— Nous y sommes. C’est ici que se trouvait Rochenoire.
D’Agosta, la gorge nouee, observa soudain le parking
d’un oeil neuf. Une petite brise projeta a ses pieds un detritus luisant de graisse. Un chat miaula, quelque part dans la nuit.
— Apres l’incendie de la maison, reprit Pendergast, les sepultures qui se trouvaient dans les cryptes ont ete transferees sur notre plantation de Penumbra, les souterrains ont ete combles et les ruines passees au bulldozer. L’endroit est reste en friche pendant de nombreuses annees, jusqu’a ce que je loue le terrain aux gerants de ce parking.
— Vous voulez dire que vous etes toujours proprietaire de ce terrain ?
— Les Pendergast ne cedent jamais leurs proprietes.
— Ah.
Pendergast se retourna.
— Rochenoire etait situee a l’ecart, protegee de la rue par un jardin. Il s’agissait a l’origine d’un monastere, un solide batiment orne de bow-windows, habille de creneaux et surmonte d’un belvedere, le tout dans un style neogothique en rupture avec l’architecture environnante. Ma chambre se trouvait au coin du premier etage, de ce cote-ci, precisa-t-il en tendant le doigt. L’une de mes fenetres dominait le cottage Audubon, avec une vue plongeante jusqu’au fleuve. Quant a la seconde, elle donnait sur la maison Le Pretre. Ah, les Le Pretre ! Combien d’heures ai-je pu passer a les regarder s’agiter derriere leurs fenetres dont ils ne tiraient jamais les rideaux. Pour le jeune garcon que j’etais, ce fut une veritable education en matiere de dysfonctionnements relationnels.
— C’est donc dans le petit musee Audubon qui se trouve de l’autre cote de la rue que vous avez connu Helene ? demanda D’Agosta, desireux de ramener la conversation a la preoccupation du moment.
Pendergast hocha la tete.
— Il y a quelques annees de cela, a l’occasion d’une exposition, je leur ai prete un recueil de gravures grand format appartenant a ma famille, et ils ont eu la courtoisie de me convier a l’inauguration. Ils revaient depuis longtemps d’avoir entre les mains un exemplaire de cet ouvrage que mon arriere-grand-pere avait achete directement a Audubon.
Pendergast marqua un temps d’arret. L’eclairage du parking accentuait le cote spectral de son visage.
— A peine entre dans le petit musee, j’ai remarque la presence, a l’autre bout de la piece, d’une jeune femme qui m’observait.
— Le coup de foudre ?
Pendergast lui repondit par son etrange sourire fantomatique.
— C’etait comme si le monde s’etait brusquement evapore, engloutissant avec lui l’humanite tout entiere. Elle offrait une vision saisissante, tout de blanc vetue, ses yeux d’un bleu proche de l’indigo etoile de paillettes violettes. Une vision precieuse, et meme unique de mon point de vue. Elle s’est approchee, s’est presentee et m’a pris la main avant meme que j’aie pu recouvrer mes sens…
Il eut une legere hesitation.
— Il n’y avait chez Helene aucune fausse timidite ; elle etait la seule personne en qui je pouvais avoir implicitement toute confiance.
La voix de Pendergast se voila et il garda le silence quelques instants avant de reprendre :
— A part vous, peut-etre, mon cher Vincent.
D’Agosta, surpris de ce compliment inattendu, balbutia un remerciement.
— Mais voila que je me laisse aller a une nostalgie de mauvais aloi, reprit Pendergast d’une voix coupante. Il nous faut sans doute traquer la verite dans le passe, mais cela ne nous autorise pas a nous y vautrer. Cela dit, il me semblait important, pour vous comme pour moi, de choisir ce lieu comme point de depart.
— Notre point de depart, repeta D’Agosta, Dites-moi, Pendergast…
— Oui ?
— Puisque vous parlez du passe, il y a une question que je me pose depuis longtemps. Quels que soient les coupables, pourquoi se sont-ils donne autant de mal ?
— Je ne suis pas certain de vous suivre.
— Se procurer un lion dresse, mettre en scene la mort de ce photographe allemand pour mieux vous attirer au camp de Nsefu avec Helene, soudoyer tous ces comparses. Une operation aussi complexe a du couter une fortune, sans parler du temps qu’il aura fallu pour la mettre sur pied. Pourquoi ne pas feindre un enlevement, ou meme un accident de la route ici, a La Nouvelle-Orleans ? C’etait tellement plus facile si on voulait la…
Il n’acheva pas sa phrase.
Pendergast reflechit un petit moment avant de hocher lentement la tete.
— Vous avez raison. C’est extremement curieux. Mais n’oubliez pas ce que nous a precise notre ami Wisley. Il affirmait avoir entendu l’un des conspirateurs s’exprimer en allemand, et le touriste jete en pature au lion etait egalement allemand. Il est possible que ce premier meurtre n’ait pas ete une simple diversion.
— J’avais oublie ce detail, avoua D’Agosta.
— Cela justifierait la complexite et le cout de l’affaire. Quoi qu’il en soit, Vincent, je vous propose de laisser provisoirement de cote cet aspect du probleme. Je reste convaincu qu’il nous faut en apprendre davantage sur Helene.
Il tira de sa poche un document qu’il tendit a son compagnon.
Le lieutenant deplia la feuille et decouvrit une adresse, redigee de l’ecriture elegante de Pendergast :
12 Mechanic Street
Rockland, Maine
— De quoi s’agit-il ? s’enquit D’Agosta.
— Le passe, Vincent. Ceci est l’adresse de l’endroit ou elle a grandi. C’est a vous que je confie cette tache. Une autre m’attend… ici meme.